Organisation et déroulement des cultes Guèlèdè
Autrefois, les sorties de masques devaient se dérouler juste au début des campagnes agricoles dans le but d'implorer la bienveillance des dieux pour de belles récoltes en fin de campagne. Il était interdit de faire des cérémonies Guèlèdè en période de saison sêche. De nos jours, les sorties de masques, plus fréquentes que par le passé, ont souvent lieu à l'initiative d'une famille. La famille organisatrice n'est pas tenue d'en informer le roi. Elle consulte au préalable l'oracle qui désigne le groupe de masques à engager et spécifie la nourriture à préparer.

Le lieu de danse, autrefois choisi avant chaque cérémonie, est à présent un espace commis d'office, souvent la place du marché, dont l'entrée est pour l'occasion ornée de branches de palmier, de même que la porte du sactuaire d'où sortiront chanteurs et danseurs masqués.

Il existe généralement deux grandes catégories de cérémonies Guèlèdè qui se complètent la plupart du temps. Il s'agit des cérémonies Guèlèdè de nuit et des cérémonies Guèlèdè de jour.

Les cérémonies Guèlèdè de nuit

La sortie de nuit est une affaire de masques, mais également de spectateurs. Les spectateurs se doivent d'être vêtus avec élégance et entonnent les chants qui accompagnent la percussion des tambours. À la tombée de la nuit, hommes, femmes et enfants se regroupent sur l'esplanade, par classe d'âge. Les personnes âgées occupent les places d'honneur.

Au cours de la première étape de la cérémonie, un groupe de femmes et d'enfants sort du sanctuaire. Ils courent à travers le village vers la scène, s'y agenouillent en hommage à la terre mère. Les tambourinaires, au nombre de quatre ou six, arrivent avec leurs instruments. Les deux plus grands tambours, hauts d'un peu plus d'un mètre, sont l'iya-ilu, ou tambour mère, et l'ourèlè, le tambour femelle qui l'accompagne. Pendant les interludes de la fête, les tambourinaires rythment prières, plaisanteries et devinettes.

Annoncés par un chant, c'est au tour des chanteurs hommes et femmes, de sortir du sanctuaire et de faire leur entrée sur la scène.

Le grand masque Èfè est souvent précédé par une succession de plusieurs masques. Certains n'apparaissent que pour saluer les fétiches, et, éventuellement, les invités de marque, puis ils disparaissent.

Le premier véritable masque qui se montre est Esu Elegbaa, vêtu de fibre de raphia et coiffé d'un bonnet pointu. Il est le protecteur des routes et des croisements, et son rôle est de guider Èfè.

Suit le dieu Ogu qui a coupé entre le ciel et la terre par soucis de fraternité avec les hommes d'après la mythologie locale. Le masque représentant Ogu pore souvent un costume en raphia et un masque peint en blanc, avec un point noir sur le front. Par son costume de fibre, il est associé aux balais fabriqués avec des feuilles de palmes qui servent à nettoyer le sol des maisons et, a la charge de préparer le chemin de l'au-delà ainsi que de purifier tous les assistants.

Enfin apparaissent les dieu de la terre vers qui les hommes se sont tournés. Ils ont pour nom Agbénan et Akpanan. Agbénan est la représentation du dieu Shango et porte un pot de feu. À son tempérament volcanique correspond une danse erratique qui repousse les spectateurs et libère l'espace central. Son épouse mythique, Akpanan, éteint le feu en versant de l'eau dans le feu. Elle apporte ainsi harmonie, maîtrise et sagesse, tout comme les mères assurent le contrôle, la paix et la stabilité sociale. Akpana évolue lentement, gracieusement, ses pieds quittant à peine le sol, au rythme d'un chant incantatoire.

Souvent, à cet instant de la cérémonie, un oiseau émissaire des mères, survole l'assemblée en criant de façon aiguë, annonçant ainsi que les mères ont approuvé la performance. L'exploit est salué par un silence général, puis l'instant d'après, la foule bat des mains frénétiquement. C'est alors que sort Iyanla, la “grande mère”, entièrement vêtue de blanc, le corps totalement invisible et courbé par l'âge, coudes et genoux fléchis. Sa tête est surmontée d'un masque représentant un homme à longue barbe ou encore une tête d'oiseau à bec allongé, témoignage de la capacité de transformation des mères qui les rapproche des divinités et leur confère des pouvoirs exceptionnels et parfois destructeurs. Iyanla ne chante pas mais les chœurs reprennent avec la foule les chants lancés par les tambours.

L'esprit de l'oiseau que représente Iyanla cède ensuite la place à Tétèdé, premier masque chanteur. Vêtu en femme corpulente, Tétèdé va s'asseoir à l'arrière de la scène et ainsi un temps plus ou moins longs. Soudain, elle se précipite sur la scène comme un éclair et commence sa danse. Le rythme de ses bras souligne ses mouvements et la générosité de sa poitrine. Ses pas le rapprochent de ceux qui l'appellent pour lui offrir des présents et de l'argent. Quand elle est fatiguée, elle retourne s'asseoir pendant que la foule continue de chanter et de danser. Traditionnellement, la prestation de Tétèdé se déroule en trois périodes de quarante à cinquante minutes chacune, à l'issue desquelles les chanteurs lui signalent qu'il est temps de rentrer. Alors, Tétèdé appelle Èfè, son mari en mythologie locale. Par une mélodie, elle l'informe qu'elle lui a préparé sa place sur terre, comme toute bonne épouse.

Au bout du troisième appel de Tétèdé, le silence se fait. La foule perçoit d'abord le son des grelots attachés aux chevilles d'Èfè, puis sa voix, avant de le voir apparaître au loin. La progression d'Èfè entre le sanctuaire et la scène est assez lente. Chaque étape est calculée pour entretenir le suspens. Il est précédé par une femme âgée, représentant la famille pour laquelle la cérémonie rituelle est organisée, et parfois par une jeune fille vierge, l'Arougba, qui porte une calebasse à couvercle sur la tête. Cette calebasse contient un oiseau, symbole du pouvoir mythique des mères. L'Arougba renforce ainsi la protection spirituelle dont a besoin Èfè pour se protéger contre les tentatives de sabotage des détracteurs. Les femmes sont suivies par un homme chargé d'une calebasse à la forme d'une gourde et contenant des potions, toujours pour assurer la protection d'Èfè.

Èfè arrive enfin à l'arrière de la scène, et la foule peut alors apprécier les détails de sa tenue. Son apparition s'accompagne d'un rouleent de tambours en crescendo que soulignent des coups de feu tirés en l'air par les hommes de la société des chasseurs, en hommage aux dieux des masques, Ogu et Shango. Les tambours se taisent. Lhomme portant la calebasse en forme de gourde l'agite devant Èfè. La potion se répand sur le sol et Èfè la piétine. Il entonne un chant incantatoire, invoquant les pouvoirs supérieurs et l'aide de tout le panthéon des dieux yoruba pour que sa prestation soit de grande qualité, puis il s'adresse aux ancêtres et aux mères. Il chante ou récite les prières au nom des mères, sur un registre de voix élevé.

Après cette introduction, Èfè prend le nom d'Oro-Èfè. Il se balance alors majestueusement, et les inflexions de sa voix, unique voix entendue à l'instant, s'élèvent dans la nuit, rythmées par le son des chevillères et le mouvement de la queue de cheval dont il fouette l'air. La mélodie de délivrance achevée, il entonne un chant qui mêle les invocations des mères, au rappel des généalogies de la ville, au nom des grandes personnalités du passé, ou, lors des cérémonies de funérailles, aux hauts fait du défunt. Il reprend de façon continue des strophes de six à huit phrases. Les tambours suivent son chant, repris et amplifié par le chœur, et transmis à la foule qui chante aussi en chœur.

Sauvage et endiablée, la danse d'Èfè révèle sa personnalité. Face aux mères et aux dignitaires du village, Èfè danse selon un schéma complexe formé de grandes enjambées, de rapides volte-face, des pas saccadés, et de vigoureux moulinets des bras. Tour à tour, en appui sur les orteils, puis sur les talons, ou sur la plante des pieds, il saute et voltige dans un espace resserré. Son torse moulé dans le vêtement, n'est jamais immobile. Son impressionnante figure masquée s'incline en regardant ici et là. Ses mouvements font ressortir la beauté des différents éléments de son vêtement et soulignent la robustesse d'Èfè ainsi que son essence divine liée à Ogu.

Le maître des tambours soutien le rythme. En dehors des funérailles où les chants sont avant tout des prières nominales en l'honneur du défunt et de ses ancêtres, les chants prennent diverses formes (anecdotes, plaisanteries, blagues...). Le genre comico-satirique dans lequel excellent les sociétés Guèlèdè de Kétou, est très apprécié des plus jeunes spectateurs. On danse et on chante à la fin de chaque conte, et chaque nouveau chant entraîne une nouvelle scène. Un dialogue s'établit ainsi entre le tambour et les participants qui obéissent à son rythme. Le cercle des danseurs reste sur la place toute la nuit.

À l'aube, Oro-Èfè prépare sa rentrée. Un chant d'adieu annonce aux spectateurs et aux défunts qu'il va partir rejoindre ces derniers. Èfè fait un écart à droite, un écart à gauche, plonge en avant puis en arrière, prenant appui sur un talon rivé au sol. Cette danse déclenche un tonnerre d'applaudissements. Puis, Èfè se déplace au rythme de la queue de cheval qu'il agite et du tintement de ses chevillères. Enfin apparaît Ayoko, l'ultime danseur, vêtu essentiellement de raphia et d'un masque caricatural. La foule se précipite sur lui abandonnant Èfè qui en profite pour disparaître dans le sanctuaire et enlever sa tenue. Après avoir à nouveau chanté et dansé, la foule se disperse en même temps que s'éloigne Ayoko.

Traditionnellement, l'après-midi suivant, une nouvelle cérémonie Guèlèdè doit se dérouler, la cérémonie Guèlèdè de jour. Mais les contraintes de la vie de nos jours empêchent souvent les participants de recommencer les chants et danses l'après-midi suivant. Les Guèlèdè de jour ne succèdent donc pas obligatoirement à Èfè à Kétou. Il est même dit que la cérémonie Guèlèdè de nuit, lorsqu'elle est bien préparée et bien réalisée, suffirait largement à implorer les divinités et apaiser les mères.


Les cérémonies Guèlèdè de jour

les sorties des Gèlèdè de jour sont précédées et suivies de rituels invoquant les mères, à qui les masques et leurs porteurs sont dédiés. Les femmes des familles de Guèlèdè vont, pieds nus, au marigot et dansent, les mains sur les anses d'un canari posé sur la tête, protégée par un coussinet. Chaque femme pose à terre et lève trois fois le canari avant de le poser définitivement. La sortie des masques est ensuite obligatoire.

Avant d'être portés lors des cérémonies, les masques en bois doivent recevoir prières et eau lustrale. Les masques sont présentés deux à deux à même le sol cimenté de la maison-sanctuaire où ils sont conservés. Devant eux, sur deux petites nattes, est disposé l’autel composé de trois coupelles en terre contenant de l'eau et des plantes, une calebasse en forme de gourde, un os, un grand canari ancien à deux anses et long col, enduit de blanc, des fruits de roucouyer (Bixella orellana), un alignement de fragments de noix de cola.

Les jeunes filles agitent leur hochet en calebasse et l'on verse de l'eau sur la noix de cola. À genoux, le responsable des masques et un homme plus jeune tentent de se saisir avec la bouche des fragments de noix de cola, puis ils boivent l'eau. La cérémonie est rythmée par un gong en fer double, frappé à l'aide d'un morceau de bois blanc. Les femmes récitent des prières à l'intention de chaque masque, au fur et à mesure que ceux-ci sont aspergés d'eau lustrale, dans un ordre précis.

Tous les masques ne sont pas destinés à sortir à chaque occasion. Par exemple, le masque de femme surmonté d'une boîte à couvercle est réservé aux funérailles d'une femme ou de ses enfants, ou à la conjuration de la stérilité. D'autres masques, inachevés, leurs commanditaires s'étant retrouvés à court d'argent, ne quitteront jamais le sanctuaire.

Iyalashe, la responsable du culte, choisit les masques qui sortiront et le moment où ils paraîtront. Ces masques vont par paires, tels des jumeaux ou des couples des deux sexes. Iyalashe peut en faire sortir jusqu'à cinquante paires à la suite.

Les Guelede de jour sont voués au divertissement. Leurs tenues lumineuses et colorées sont conçues pour charmer l'œil, les scènes sculptées sur leurs masques, pour amuser. Ces Guelede sont muets, ce sont les tambourinaires qui racontent les histoires préparées pour la circonstance, tout en rythmant les pas des danseurs. Les femmes forment un chœur dont les chants sont repris par l'assistance.

La cérémonie commence avec l'arrivée des tambourinaires, qui s'installent face aux frondaisons de palmes délimitant l'entrée des masques. Les spectateurs s’entassent autour de l'espace dégagé où danseront les Guèlèdè. Les personnes âgées ont droit aux meilleures places comme dans le cadre de la cérémonie Guèlèdè de nuit.

Sortent d'abord les masques enfants. L'apprentissage des danses, des chants et du tambour débute vers l'âge de trois ou quatre ans. Le premier des enfants tient à deux mains le masque posé sur sa tête, suivi des autres, par ordre de taille. Ils portent souvent des masques usagés, partiellement endommagés, et leurs tenues sont adaptées à leurs statures.

Apparaissent ensuite les Guèlèdè adultes, deux par deux, portant des masques sculptés à l'identique, mais des vêtements différents. Chaque paire de masques rappelle la dissemblance et la complémentarité de l'homme et de la femme, mais évoque également les jumeaux, éléments d’une grande importance dans le monde yoruba, et la dualité régissant la vie terrestre (le bien et le mal, la vie et la mort, etc).

Certains masques, consistant en une tête d'homme coiffée d'un bonnet dont la pointe est pliée sur le côté, présentent un décor simple. Que les décors soient simples ou doubles, ils évoquent des proverbes. Le chasseur renversé sur le dos par un lion, à côté de sa femme portant un fagot, par exemple, est un conseil de prudence.

La plupart des masques sont conçus pour accompagner des funérailles. Celui qu'ornent un caméléon et un serpent sert à implorer l'aide des dieux contre les calamités. Suivant les croyances locales, le serpent, animal véloce et silencieux, peut faire du mal, mais le caméléon peut lui interdire d'avancer en lui crachant dans les yeux.

Le masque représentant une tête de femme surmontée d'une jarre est sorti après des catastrophes comme les successions de décès ou les graves sécheresses. La cérémonie est alors complexe : le roi implore le dieu de la Mort à l'aide de son tambour, et les femmes se rendent au marigot avec une jarre ancienne ornée d'un enduit.

Certains masques ont un tambour d'aisselle posé sur la tête. C'est au moyen de ce type de tambour, qui sert à transmettre des appels, que s'expriment les Guèlèdè.

La société Guèlèdè honore les femmes, surtout les femmes âgées, dont elle souligne la dualité : elles sont à la fois bénéfiques et maléfiques, puisqu'elles favorisent aussi bien la fécondité que la mort en ayant recours à la sorcellerie. Les masques vantent également leur beauté, dont l'appréciation se fait en fonction du pagne noué autour de leur tête.

La sorcellerie peut être représentée par un masque à deux têtes, supportant un canari percé qui permet de voir dans toutes les directions. C'est dans ce canari qu'est préparée la chair des animaux immolés, destinée à être mangée. Ce masque sort plus particulièrement lors des funérailles d'un mort par sorcellerie.

L'oiseau, animal en lequel se transforment les mères durant la nuit, symbolise également la sorcellerie. Encas de conflits entre deux familles par exemple, deux masques en forme d'oiseau sont exhibés, afin de provoquer le retour de la paix entre les partis concernés. Depuis quelques années, la représentation de l'avion prend la place de celle de l'oiseau.