Dans le contexte des masques Guèlèdè, le mot masque désigne aussi bien les parties des costumes convrant le visage que tout le reste du costume. Ainsi, parler de masque Guèlèdè, c'est parler de tout ce qui entre en ligne de compte pour l'habillement des danseurs Guèlèdè. Comme nous l'avions exposé dans le titre II-1-2-2 de notre chapitre I, le costume du Guèlèdè se compose d'une pièce en bois bien sculpté, qui se pose sur la tête, d'un assemblage d'étoffes, d'anneaux à grelots en métal pour les chevilles, et de gros chaussons pour les pieds.
Pour apaiser les “mères”, les hommes se mettent sur la tête un masque, avec un foulard léger et une robe à longues manches afin de protéger toute leur physionomie. Ils attachent des grelots aux chevilles et dansent.
Du fait des diverses exigences que nécessite la réalisation des différentes parties du costume des danseurs Guèlèdè, l'art de sa réalisation se transmet d'une génération à l'autre au sein des familles spécialisées. Le sculpteur se fait aider de ses enfants et apprentis lors de la confection et ces derniers acquièrent ainsi la maîtrise de la sculpture des masques au fil des années de pratique. C'est le cas par exemple d'Adéguènou Alamou, du quartier Iradigban qui travaille aidé d'une dizaine d'enfants. Chaque famille adepte de la pratique de masques Guèlèdè dispose de ses propres sculpteurs de masques, de tambours et confectionneurs des autres parties du costume des danseurs. Le sculpteur esr choisi par les responsables du culte après consultation de l'oracle. En effet, les différentes forces divines implorées au cours de la fabrication des éléments utilisés pendant les cérémonies de la pratique des masques Guèlèdè n'inspirent pas à confier cette tâche à des sculpteurs inconnus. La réussite des cérémonies pourrait se trouver hypothéquée car les différentes familles n'ont pas toujours des rapports pacifiques entre elles et les sabotages sont à envisager.
La partie en bois des masques des Guèlèdè de Kétou est sculptée dans la masse d'un tronc d'arbre. Il s'agit d'un bois blanc que les sculpteurs vont chercher dans la forêt de Kétou, forêt situé à quelques kilomètres de la ville, au nord-ouest. Le sculpteur peut pratiquer lui-même la coupe de l'arbre, quis'effectue une nuit sans lune, pour éviter la montée des vers d'après les croyances locales. Les essences de bois utilisées par les sculpteurs autrefois étaient le Ricinodendron heudelotii, l'Alstonia boonei ou encore le Funtumia africana. De nos jours, du fait de la raréfaction de certaines espèces dans la région, les sculpteurs ont recours à d'autres arbres au bois blanc et tendre. Il préfèrent ainsi travailler le Ricinodendron heudelotii, qu'ils remplacent par une sterculiacée, le triplochiton scleroxylon lorsqu'ils n'en trouvent pas. Une fois s'être procuré des troncs de cet arbre, le débitage du tronc ou des grosses branches est exécuté quand le bois est encore tendre et facile à sculpter, à l'aide d'hermittes, de couteaux, de ciseaux, et de maillets en bois. Les sculpteurs les découpent ensuite en des sortes de billots dont la hauteur est fonction du type de masque à réaliser. Le masque est sculpté en une pièce unique dans le morceau de tronc d'arbre et ensuite décoré avec de la peinture de différentes couleurs.
Les masques Guèlèdè de Kétou répondent aux principes fondamentaux de l'esthétique yoruba décrite plus haut, émanant de leur vision du monde. D'après Roger BRAND , le masque est un agent de liaison entre le visible et l'invisible : “Tout ce qui se passe sur la terre est causé par ce qui se passe dans l'au-delà. Le monde visible reflète le monde invisible qui l'explique”. Selon les croyances locales, la communication entre le monde visible et le monde invisible ne peut s'établir que par “l'Azé” ou “l'Ajè” qui représente la puissance spirituelle que possède tout être humain mais plus encore ceux qui détiennent les pouvoirs magiques. Toujours selon les croyances locales, l'habitacle de l'Ajè est la tête, raison pour laquelle le masque Guèlèdè n'est pas simplement appliqué sur le visage, mais posé au sommet du crâne, de manière à mieux capter la puissance spirituelle de son porteur ; et les yeux tournés vers le ciel pour entrer en communication avec la puissance spirituelle des divinités. C'est également la tête qu'habite “l'Ashè”, la puissance des vaudoun, lorsqu'ils prennent possession de leurs initiés. Le visage réel est cependant dissimulé par le reste du costume.
Ces concepts, propres à la civilisation yoruba et à son art plastique en général, et à ceux de Kétou en particulier, tendent à une évocation du visage humain qui n'en soit pas une représentation naturaliste, mais suggérant avant tout la vie, le mouvement, la “force vitale”. Le visage du masque incarne un ancêtre dont l'âme vit et anime sa personnification que constitue le masque. À cet effet, la partie en bois du masque Guèlèdè n'est pas structuré suivant un axe de symétrie rectiligne, le scindant verticalement en deux moitiés exactement superposables. D'après les croyances à Kétou, une structure symétrique du masque Guèlèdè suivant un axe vertical en ferait un visage idéalisé et privé de vie. Une déviance est alors observée au niveau de la ligne sagittale du masque.
La représentation des autres parties du visages (lèvres, yeux, nez), à l'instar de la superstructure du masque, obéit à ce même désir d'insuffler la vie à la partie en bois sculpté du masque.
Le schème yoruba des lèvres s'ordonne en deux rectangles parallèles précisés par des commissures disjointes. La norme veut que les lèvres soient fermées afin de répondre au concept yoruba de l'existence humaine, de la vie. En effet, en société yoruba, il est établit que, le premier cri poussé par le nouveau-né permet à la vie de s'introduire en lui et d'animer son corps. Par la suite, la bouche devra rester close afin d'éviter la mort. Dans la culture yoruba, au crépuscule de l'existence de l'homme, c'est par la bouche que la vie s'échappe, laissant le corps plongé dans un long et profond sommeil et par la suite à la mort, après sortie de l'âme du corps.
Si la vie, en s'achevant, s'enfuit par la bouche, l'âme quant à elle s'échappe, lors du sommeil, par les narines qui ne peuvent jamais rester fermées. Elles ouvrent un chemin, un passage entre l'intérieur de la tête de l'homme et l'extérieur. C'est également par cette voie qu'au moment du réveil, l'âme réintègre la tête. Ceci explique la présence de trous représentant les narines dans un grand nombre de masques. Le nez revêt principalement la forme d'un triangle ou d'un trapèze isocèle dont la largeur est basée sur la largeur de la bouche. On se retrouve alors avec un nez présentant une naissance étroite et s'élargissant en descendant vers les lèvres. Les narines sont bien relevées, offrant ainsi des trous assez larges comme pour faciliter le passage à l'âme au cours des cérémonies.
L'ancêtre incarné par le masque est comme visualisé par des yeux grands ouverts et “vivants”. Certains dessinent un arc supportant une paupière supérieure large et rectiligne. Les yeux des masques Guèlèdè fabriqués à Kétou reflètent les yeux des figures en terre cuite des anciennes cités yoruba du nigéria (Oyo, Ifè...), malgré une dégénérescence constatée au niveau de la ligne inférieure. D'autres prennent la forme d'une amande plus ou moins effilée, cernée par d'épaisses paupières. Malgré les différences de formes observées au niveau des yeux, tous évoquent toujours le regard. Pour obtenir cette impression de regard, les globes sont perforés afin de signaler les pupilles.
La constante volonté d'asymétrie, nécessaire pour incarner “l'Ashè”, la force vitale des ancêtres et des vaudoun, engendre inévitablement la recherche d'un nouvel équilibre interne appelé iwotunwosin. Ce rééquilibrage est obtenu en partie par l'agencement des volumes de la superstructure (certains participant à la déviance, d'autres la corrigeant).
Enfin, cette partie en bois du masque est marqué par des signes renseignant sur la divinité adoré par l'ancêtre incarné par le masque, ainsi que la communauté à laquelle il appartient. Ainsi, la superstructure des masques est sculptée en forme d'animaux (serpent, oiseau...) dans la même pièce de bois que le visage lui-même ou de coiffures (tresses, nattes...). Des entailles sont également faites au niveau des joues, du front, du menton, pour représenter les cicatrices raciales que portait l'ancêtre représenté. Les cicatrices les plus courants sont les types “Kpélé” (qui sont de petite taille) et “Abaja” (qui sont plus longues).
Une fois la structure sculptée terminée, les sculpteurs des masques passent à la décoration. Originellement, la décoration se faisait à l'aide de teintures naturelles à base de kaolin, de charbon, d'argile et de plantes. Le bleu était jadis préparé avec les feuilles de l'indigotier (Lonchocarpus cyanescens). Les feuilles d'indigotier ont été par la suite délaisser à la faveur du bleu de lessive. La dissolution du kalin oxydé dans de l'eau ou la décoction d'écorce de Naucléa latifolia donne du jaune. Les rouges, plus variés et nuancés, proviennent généralement de tannins. L'orange est obtenu par une décoction de Naucléa latifolia plus concentrée que pour le jaune. Le rouge s'obtient par une décoction de l'écorce de Baphia nitida et le blanc est préparé par une simple dissolution de poudre de kaolin dans l'eau. Le vert provient d'une graminée, l'Imperata cylindrica ou de feuilles de Phaseolus lunatus triturées dans de l'eau. Le noir de fumée du charbon de bois d'Iroko (Chlorophora excelsa), dilué dans de l'eau, ou encore la poudre d'hématite additionnée d'eau donnent le noir. D'autres plantes et matériaux tels que le tek (Tectona grandis), le Cassia occidentalis, le Pterocarpus erinaceus, la latérite sont également utilisés pour la préparation des teintures.
De nos jours, la disponibilité de peinture de plusieurs couleurs, la facilité d'obtention de ces peintures, les difficultés rencontrées dans la recherche des matériaux naturels etc ont entraîné la préférence de l'utilisation des peintures industrielles aux teintures traditionnelles.
La peinture est alors utilisée pour donner une couleur de peau plus sombre au masque sculpté. Les contours des yeux, les pupilles, les narines, les cicatrices sont redessinés et accentués avec de la peinture. La superstructure du masque également est décorée toujours avec de la peinture.
Toutes les teintes sont fixées par une colle confectionnée à partir des graines pilées d'une rutacée, l'Afraegle paniculata. Cette colle rend brillante la teinture sur laquelle elle est appliquée. Une autre technique consiste à diluer la teinture dans de l'alcool de palme, puis à l'additionner de blanc d'œuf ou de gomme.
Autrefois les couleurs avaient une signification précise et étaient posées sur une partie bien définie du masque. Le bleu indigo, attribut du dieu du ciel, était réservé à la superstructure. Le kaolin blanc, mis autour des yeux, éloignait les fantômes et le rouge reste le symbole de la terre. Le vert représentait les activités agricoles et la forêt. Aujourd'hui, l'utilisation des couleurs est plus libre.
Une fois le masque achevé, des prières consacrées sont dites et le masque est soumis à l'appréciation de la responsable du culte, Iyalashè, pour validation. En cas de rejet du masque par Iyalashè, le masque subit une décoloration, marquant ainsi sa désacralisation.

Partie en bois sculpté de masque Guèlèdè
Les autres parties de l'habillement des danseurs Guèlèdè sont confectionnées pour la plupart par les femmes des familles des danseurs.
Les parties en métaux (les grelots, le cerceau pour la hanche) sont fabriquées par des forgerons, qui, tout comme les sculpteurs des maques, les forgerons sont choisis au sein de familles spécialisées. L'art de la réalisation des composants en métaux des masques Guèlèdè se transmet également de génération en génération par l'apprentissage des plus jeunes, les apprentis, auprès des plus âgés, les véritables forgerons. Les différents métaux utilisés sont le fer, le cuivre, le bronze, l'alluminium et leurs alliages. La principale divinité invoquée lors de la réalisation des parties en métaux est le dieu des métaux et de la forge, Ogu.
Une fois réalisées, les parties en métaux sont montées ensemble avec les étoffes par les femmes.
Les étoffes proviennent du marché nigérian voisin. Les femmes en utilisent de toutes les couleurs dans la confection des habillements. Elles utilisent des étoffes en coton, en laine, et aussi des toiles avec des paillettes pour faire briller le costume du Guèlèdè. Comme dans le cas de la partie en bois du masque, si les couleurs avaient des significations bien définie auparavant, aucune exigence particulière ne dirige le choix des couleurs de nos jours. Le choix des étoffes et des toiles pour la composition de l'habillement du masque Guèlèdè est régi aujourd'hui plus par l'inspiration des femmes et leurs goûts que par toute autre préoccupation. Les femmes utilisent également d'autres éléments tels que des sacs de jute, des cauris, des ossements, des peaux d'animaux, des coquillages etc dans la réalisation des costumes.
Les étoffes sont découpées en bandes, et montées autour de la partie en bois du masque et aussi autour du cerceau en métat suspendu sous les bras du danseurs pour donner du volume à sa taille. Des bouts de bois sculptés sous la forme de cône sont utilisés au niveau de la poitrine pour représenter des seins.
Les danseurs peuvent tenir dans leurs mains d'autres objets tels que des queues de cheval, des éventails décorés. Les queues de cheval sont séchées, nettoyées et ramolies pour donner un instrument assez souple, faisant également office de chasse-mouche. La plupart du temps, la couleur originelle des chevaux est maintenue pour les queues mais des teintes peuvent être appliquées. On peut ainsi rencontrer des queues de cheval de couleurs blanchâtre, noire ou encore marron, qui sont les couleurs naturelles de chevaux les plus fréquentes ; mais également des queues de cheval de teintées en bleu, en rouge ou multicolores. Certaines queues de cheval peuvent encore être décorées de perles, de cauris, etc.
Les éventails quant à eux sont tressés en feuilles de raphia. Des bouts d'étoffes sont ensuite cousus sur la structure en raphia. Des cauris, des ossements et autres coquillages peuvent également participer à la décoration de l'éventail.
Les danseurs peuvent enfin garder en mains des objets tels que des instruments, des outils, des armes, en rappel de l'activité de l'ancêtre représenté, du domaine de la divinité incarnée, du secteur d'activité auquel est consacrée la danse, etc.

Danseur Guèlèdè habillé et armé d'un fusil