L'émigration du roi Itcha-Ikpatchan
Le royaume de Kétou serait fondé par le Roi Edé vers le Xe siècle. Pour certains auteurs comme Edouard DUNGLAS, la fondation du royaume de Kétou remonterait au XIe siècle alors que selon d’autres comme le Révérend Père MOULERO Thomas, il serait fondé au XIV siècle. Il faut donc noter que les avis sont partagés d’un auteur à un autre quant à la fondation du royaume de Kétou.
Toutefois, il est à retenir que les fondateurs de Kétou sont venus d’Ilé–Ifè au Nigéria.
En effet, le plus ancien roi de la dynastie des rois de Kétou, d'après la tradition orale locale, est le roi Itcha–Ikpatchan. Mais selon DUNGLAS, il n’est pas à proprement parler un roi de Kétou ; cette ville serait fondée par le roi Edé, son sixième successeur. Il est cependant mentionné, en tête de liste, par toutes les traditions qui tiennent essentiellement à rappeler les origines de la dynastie royale locale, en marquant son rattachement à la famille royale d’Ilè–Ifè, et à toutes les maisons princières du pays yoruba.
Itcha–Ikpatchan était un prince d’Ilè–Ifé qui prit la décision d’abandonner sa ville natale, emmenant dans son exil volontaire ses femmes, parmi lesquelles Tolou Dagbaka et Odoua, ses enfants, ses serviteurs et tout son clan, composé de plusieurs centaines de familles. Ils se dirigèrent vers l'Ouest et s'intallèrent à environ 200 Km d'Ilé-Ifè. Les raisons de cet exode demeurent imprécises. Selon la tradition, il s'agirait de querelles princières en période de vacance du trône d'Ilé-Ifè.
Itcha–Ikpatchan, après avoir traversé le fleuve Ogoun remonta le cours d’un de ses affluents de la droite, l’Oyan (Awyan sur les cartes d'origine nigérianne). Le roi et sa suite firent la première escale de leur périple auprès d’une colline située sur les rives de l’Oyan, emplacement favorable à la construction d’un village qui fut appelé «Oké–Oyan», «La colline de l’Oyan». Les informations concernant le temps passé par l'ensemble de la communauté d'Itcha-Ikpatcha à Oké-Oyan restent imprécises.
Après une période plus ou moins longue, une première séparation intervint. Tout comme le temps passé à Oké-Oyan, les causes de cette séparation n'ont pas été conservées par la tradition. Le village Oké–Oyan fut abandonné. Un des princes, Owè, prenant la direction de la fraction la plus importante du clan, poursuivit la route vers l’Ouest. L'un des successeurs de ce prince sera à l'origine de la fondation du royaume de Kétou.
Un deuxième prince, plus jeune, suivi également de nombreuses familles prit la route du Nord–Ouest. Il remonta l’Oyan jusque près de sa source, traversa l’Okpara et s’établit dans une grande forêt. Le nouveau village fondé fut appelé Kilibo, et se situe dans l’actuelle subdivision de Savé.
Enfin, un troisième prince, le plus jeune, descendit le cours de l’Oyan, puis celui de l’Ogoun, un petit fleuve du Nigéria actuel, accompagné par une fraction du clan primitif. Remontant ensuite vers le Nord, au–delà de la source de l’Ogoun, atteignant presque le neuvième parallèle, il fonda la ville d’Oyo.
Le roi Itcha–Ikpatchan suivit l’aîné de ses neveux, le prince Owè, fils d’Adéyomou et d’Achébi. Après deux jours de marche en direction de l'Ouest, ils arrivèrent dans une forêt qu'ils trouvèrent favorable à l'implantation d'un nouveau village. Un nouveau village, Aro, fut alors fondé, non loin de la frontière actuelle Bénin–Nigéria. Quelques temps après, le vieux roi Itcha–Ikpatchan mourut. Le prince Owè fut élu roi, devenant ainsi le deuxième souverain de la dynastie nouvelle. Il fit inhumé le corps d’Itcha-Ikpatchan à Oké–Oyan, l’ancien village abandonné, obéissant ainsi aux dernières volontés du vieux monarque.
Owè demeura plusieurs années à Aro. À sa mort, on l’enterra à proximité de l’endroit consacré à l’Esprit du dieu Ogoun, dieu des forgerons, des armes et de la guerre.
Neuf familles royales, issues des anciens rois d’Ifè, avaient suivi dans leurs migrations les rois Itcha–Ikpatchan et Owè et s'étaient établies à Aro. C’est dans l’une de ces familles que fut choisi le nouveau roi, Adjodjè. À la mort d’Adjodjè, troisième roi de la dynastie, le prince Idja, appartenant à une autre des familles royales fut intrônisé.
Le cinquième roi fut Erankikan ; son successeur, Agbo Akoko (Agbo Premier). Les traditions de Kétou n’ont guère retenu que les noms de ces successeurs immédiats d’Itcha–Ikpatchan. Le septième roi fut Edè, le véritable fondateur de Kétou.
Le départ du village d'Aro
Le clan installé avec le deuxième roi, Owè, dans le village d’Aro ne tarda pas à s'élargir et à devenir très nombreux, aussi bien par accroissement naturel que par la venue de parents demeurés jusqu'à l'époque à Ifè. Le moment arriva où les ressources naturelles offertes par la région d’Aro s’avérèrent insuffisantes. Il fallut envisager une nouvelle migration vers des terres plus favorables. C’est le septième roi de la dynastie nouvelle, Edè, successeur d’Agbo Akoko, qui prit la décision de quitter Aro.
Le roi Edè consulta ses trois fils : Allaloumon l’aîné, Idofa et Matchaï les cadets, tous trois, bons chasseurs et connaissant bien la région à plusieurs journées de marche à la ronde. Il leur demanda alors si au cours de leurs explorations, ils avaient trouvé des terrains aux ressources suffisantes pour accueillir tout le clan et favorables à une installation définitive. Les trois chasseurs répondirent qu’en effet, ils connaissaient chacun un territoire convenable, mais pas assez étendu pour subvenir aux besoins de la totalité du clan ; il faudrait donc envisager de nouvelles séparations.
Allaloumon connaissait une forêt à deux jours de marche vers l’Ouest, facile à atteindre, et dans le voisinage de laquelle étaient déjà venus des Fons (populations de la région de l'actuelle République du Bénin, originaires du royaume d'Abomey). Ces derniers avaient construit un petit village dans la région : Kpankou. Allaloumon connaissait bien les habitants de Kpankou et donna l’assurance qu’ils ne verraient aucun inconvénient à l'installation des Yoruba dans la forêt voisine.
Idofa de son côté, préconisait l’installation dans une région boisée auprès d’un petit cours d’eau, Yéwa, à une journée de marche vers le Sud.
Matchaï qui ne voulait pas entrer en conflit avec les Fon de l’Ouest, recommandait de retourner vers l’Est, au–delà même d’Oké–Oyan, le village ou reposait le vieux roi Itcha–Ikpatchan.
Après de longues discussions auxquelles prirent part les chefs de famille, il fut décidé que le clan se séparerait en trois parties. La première, et la plus importante, demeurerait sous le commandement du roi Edè, conduite par Allaloumon, et s’en irait dans la forêt de l’Ouest près des Fon du village de Kpankou.
Le deuxième prendrait la direction du Sud ; Idofa en aurait le commandement et la conduirait jusque sur les rives agréables de la petite rivière.
Enfin la troisième fraction retournerait vers l’Est et serait conduite par Matchaï.
La décision fut prise, le roi Edé fixa la date de la séparation après consultation du «Fâ». Des sacrifices furent offerts et des cérémonies funéraires furent célébrées pour commémorer les anciens rois, prédécesseurs du roi Edé et enterrés au lieu dit Odjou–Ogoun, près d’Aro, lieu consacré aux sépultures royales.
Le jour de la séparation arrivé, Idofa, suivi de sa communauté atteignit rapidement la rivière Yéwa, qu’il descendit pendant quelques heures. Puis, ayant trouvé l’endroit propice, s’arrêta et commença la fondation du village d’Idofa qui se trouve actuellement au niveau de la frontière nigériane.
Matchaï, revenant sur les traces de ses aïeux, passa à Oké–Oyan, traversa la rivière et, suivi de sa fraction du clan initial s’arrêta à une cinquantaine de kilomètres d’Abéokuta où il créa le village d’«Igbo–Oran», encore habité de nos jours ; Igbo–Awra sur les cartes nigériannes actuelles.
Enfin le groupe le plus important, resté sous le commandement du roi Edé, et dirigé par Allaloumon prit la route de l’Ouest.
Du village d'Aro à Irokogny
Le chasseur Allaloumon venait assez fréquemment en expédition dans la forêt de l’Ouest, sur le plateau boisé, bordé au Nord et à l’Est par un petit ravin, presque toujours à sec.
La région était habitée par quelques familles d'origines Fon, les plus avancées vers l’Est de toutes celles qui s’étaient établies sur la rive gauche du fleuve l’Ouémé. Le village de Kpankou et, un peu plus au Nord ceux d’Adakplamè et d’Owé, habités aussi par des fon et qui existent encore de nos jours, s’y trouvaient déjà.
Au cours de ses chasses, Allaloumon faisait volontiers une halte, pour son repas frugal, auprès d’un Iroko au tronc duquel il accrochait sa gibecière. C’est dans ces parages et à proximité de l’iroko que le chasseur Allaloumon conduisit le roi Edé et la partie principale du clan.
Signalons qu’à Kétou pour les cérémonies d’intrônisation d’un nouveau roi, le rituel de sacre est en grande partie basé sur la tradition du voyage légendaire du roi Edè. Le nouveau monarque, avant d’entrer en grandes pompes dans sa capitale, est tenu de refaire non pas symboliquement, mais réellement en public, à la vue de tous, le même voyage que fit autrefois le roi Edè.
Le voyage du roi Edè, guidé par Allaloumon, et suivi de sa communauté connut une première halte dans une forêt, après une journée de marche. Pendant cette escale ils découvrirent que le tronc d’un énorme iroko abritait des abeilles sauvages. Ils eurent vite fait de piller la ruche et tous se régalèrent de miel frais. C’est en souvenir de cette trouvaille que le nom d’Irokogny fut donné à cet endroit. Sur cet emplacement se trouve de nos jours le petit village d’Irokogny.
La rencontre de Ya Mèkpèrè
Après deux jours de repos à proximité d’Iroko–Ogni, le roi Edé et ses sujets, toujours guidés par Allaloumon, se remirent en marche. Ils arrivèrent bientôt sur les pentes d’un vaste plateau latéritique. Passant au lieu appelé «Okpo–Méta», le roi Edé, se trouvant en tête du groupe, entendit coasser une grenouille. Plusieurs membres de la communauté, tourmentés par la soif, demandèrent à leur roi de faire une pause. Edè accepta et envoya en reconnaissance un jeune homme pour rapporter de l’eau dont la présence était révélée par le concert des batraciens. Le jeune homme entra dans la brousse et se trouva bientôt devant une case, demeure de la vieille sorcière Ya Mèkpèrè.
Entièrement nue, celle–ci préparait quelque mixture magique en murmurant de mystérieuses incantations. Le jeune envoyé du roi fit brusquement irruption dans la case de la sorcière, sans s’annoncer. Furieuse d’être surprise dans cette tenue, et surtout d’avoir été interrompue au cours de son opération secrète, désormais sans valeur, la vieille proféra contre le jeune homme une formule magique qui lui ôta la vie.
Edé, envoya un deuxième jeune homme sur les traces du premier. Le nouveau messager aperçut aussi la demeure de la sorcière, mais à la différence de son prédécesseur, ne manqua pas de s’annoncer en tappant des mains. La vieille, ainsi prévenue de l’approche d’un visiteur eut le temps de se couvrir. Elle ouvrit sa porte à l’envoyé du roi et lui demanda le motif de sa visite. Le jeune homme répondit avec politesse :
«Mon père, le roi Edé venant de quitter Aro, se trouve près d’ici, suivi de tout son peuple. Nous avons soif et mon père, ayant entendu coasser des grenouilles, m’a chargé d’apporter de l’eau. Il a envoyé mon frère aîné il y a un instant et il s’est peut être égaré. C’est pour cela, que je suis entré dans votre case ; pour vous saluer et vous prier de nous donner à boire».
Ya Mékpèrè, radoucie, accorda la permission de prendre de l’eau puis sa colère passée, rappela à la vie le premier envoyé. Poussée par la curiosité, elle quitta sa case et accompagnée des deux jeunes gens, rejoignit le roi Edé.
La sorcière manifesta au roi sa surprise de le voir suivi d’une foule d’hommes, de femmes et d’enfants, sur un sentier habituellement désert. Le roi lui donna les motifs de sa présence en ces lieux, et de la main lui montra vers l’Ouest la forêt où il espérait s’établir et fonder une ville. La vieille Ya Mékpèrè lui souhaita bonne chance et promit de composer un talisman pour la protection de la ville nouvelle.
L'installation de la ville
Quittant la vieille sorcière, le roi Edé et le chasseur Allaloumon, suivis de tout leur peuple, descendirent les pentes du plateau, traversèrent le petit ravin et arrivèrent bientôt dans la forêt tant souhaitée. Allaloumon les conduisit auprès de l’iroko où il avait l’habitude d’accrocher sa gibecière.
La nuit approchait. Il fallut se procurer du feu pour préparer le repas du soir. Allaloumon, le seul qui connût le pays, se chargea de ce soin. Le village Fon de Kpankou, à une demi–heure de marche vers le Sud–Ouest était l’agglomération la plus proche. Allaloumon s’y rendit sans perdre de temps et obtint un tison enflammé d’une vieille femme Ya Kpankou «la mère Kpankou», qui l'avait reconnu.
En souvenir de cette étape qui marqua le premier contact entre fon et yoruba, on célèbre à Kétou une cérémonie, la «cérémonie du feu», au décès du roi. Dès que les ministres ont annoncé solennellement et officiellement la nouvelle par la voix du crieur public, on éteint tous les feux dans la ville. Une délégation conduite par le ministre dit «Allaloumon», se rend en cortège à Kpankou, chez une des vieilles femmes du village qui, pour l’occasion remplacera «Ya Kpankou» de la légende. Là, dans les mêmes termes qu’avait employés autrefois le chasseur Allaloumon, le ministre demande du feu pour préparer le repas du soir. La vieille lui remet alors un tison enflammé que le ministre apporte processionnellement à Kétou. C’est avec ce tison que sont alors rallumés tous les feux de la ville.
Dès le lendemain de leur arrivée auprès de l’Iroko d’Allaloumon, tous les yoruba se mirent au travail pour construire leurs cases. D’après la tradition, cent vingt familles, dont neuf familles royales, avaient suivi le roi Edé. Elles se regroupèrent selon leurs liens de parenté et leurs affinités, pour former des quartiers nettement séparés.
Le palais du roi fut d'abord édifié en une demeure bien simple, se distinguant à peine des constructions voisines. Un petit mur en terre argileuse en fit le tour ; à l’entrée, fut établi un corps de garde. Le quartier qui s’éleva rapidement auprès des cases royales fut appelé «Ita–Oba», le «quartier du roi».
Les relations furent pacifiques entre les nouvelles populations installées, les Yoruba et les anciennes résidantes, les Fon. Mais très vite, des mécontentements naquirent. Les Fon voyaient les terres laissées en jachère, occupées par les Yoruba dont la communauté ne cessait de s'élargir. Pour éviter des conflits, les Fon abandonnèrent progressivement les terrains de l’Est. À proximité de l’endroit où sera bientôt érigée la porte fortifié d’Idéna, dans une clairière de la forêt, demeuraient Akiniko, chez qui logeait un tisserand bossu, ainsi que son voisin Adjahossou, tous Fon. Face à l'occupation progressive des terres par les Yoruba, Akiniko, Adjahossou et le tisserand bossu abandonnèrent leur demeure et se rendirent chez leurs compatriotes, dans le village d’Ewé situé à une dizaine de kilomètre au Nord.
Le roi Edè se souvenant de la promesse faite par Ya Mèkpérè, la sorcière d’Okpo–Méta lui envoya un de ses fils pour lui rappeler la promesse du talisman protecteur de la ville. La vieille demanda alors un certain nombre d’ingrédients nécessaires à la fabrication du talisman magique. Une fois le talisman conçu, la vieille socière rejoignit la communauté du roi Edè et enterra le talisman dans un coin secret du quartier Idadjè. Elle assura le roi que ce talisman assurerait au village la prospérité et empêcherait les ennemis de pénétrer dans la ville par le quartier Idadjè.
Afin de décider du nom de la nouvelle cité ainsi créée, le roi convoqua une assemblée constituée des différents chefs des principales familles. Après plusieurs propositions, le conseil se rangea sur l’avis d’un ancien sage qui proposa un nom inspiré par le tisserand bossu habitant chez Akiniko. En effet, suivant les explications de l'ancien sage, personne ne peut redresser la bosse d'un bossu. Ainsi, à l'image de la bosse du bossu, personne ne serait capable de détruire la nouvelle ville construite. Cette pensée s'exprime en langue Yoruba par :
« ké tou kéé ? ké fo lou ? »
« Qu'est-ce qui peut redresser la bosse ? Qu'est qui peut détruire la ville ? ».
De la contraction de cette expression naquit le nom “Kétou”.
Il fut ensuite décidé qu’on sacrifierait le bossu et qu’on l’enterrerait devant la porte de la ville. Un détachement de soldats fut envoyé aussitôt à Ewé. Le malheureux locataire d’Akiniko fut arrêté, amené devant la porte de la ville, sacrifié et enterré.
La ville fut ainsi appelée «Kétou» et son roi l’Alakétou (le magicien de Kétou).
|